Qayid Aljaysh Juyub

Le Conquistador

Des ténèbres de l’Amazonie, là où les nuages et le ciel se confondent, je vous parle, soldat du Christ, prisonnier de l’éternité. Nous, les braves soldats de Sa Majesté catholique, nous sommes partis, mus par la conviction inébranlable d’accomplir une œuvre divine.

« Conquérez ! » nous avait-on ordonné. Conquérez cette terre qu’aucun chrétien n’avait jamais foulée, pillez ses trésors, anéantissez les païens et faites de ses habitants de fidèles esclaves du Christ. Ainsi pensions-nous accomplir la volonté de Dieu.

Pourtant, la réalité qui nous accueillit fut toute autre. Cette terre de forêts et de marécages sans fin, où les arbres s’élèvent en une voûte interminable de verdure, où les nuages lourds et denses traversent les airs et où le ciel se voile d’une obscurité perpétuelle, n’était pas une terre de rédemption. C’était un labyrinthe de vie et d’ombres, où les lois de la civilisation devenaient insignifiantes et où notre Dieu semblait garder le silence.

Ce n’était pas seulement un nuage qui obscurcissait notre expédition, ni seulement l’humidité oppressante qui nous enveloppait comme un esprit hostile. C’étaient des nuages de cupidité et de peur qui planaient au-dessus de nous.

La cupidité qui nous poussait à trouver l’or et les trésors qui nous avaient été promis se transforma rapidement en une obsession qui endurcit nos cœurs. Mais la cupidité amenait avec elle la peur, l’immense peur de l’inconnu – des forêts sans fin, des bruits surgissant des profondeurs de la sauvagerie, des ombres qui nous suivaient lorsque nous croyions être seuls.

Nous voyions des païens là où il y avait des hommes, des démons là où seule la nature veillait. Nos yeux, obscurcis par l’arrogance et l’ignorance, firent de nous les ennemis de cette terre avant même qu’elle ne nous fasse la guerre. Mais les véritables ennemis n’étaient ni les habitants de l’Amazonie, ni les forêts, ni les marécages. Les véritables ennemis étaient en nous.

Pillant et massacrant, nous traversions la terre, laissant derrière nous une traînée de misère et de sang. Nous nous croyions irrésistibles, élus, justifiés par la mission divine qui nous avait été transmise par nos prêtres et nos chefs. Nous prenions ce que nous voulions, détruisions ce qui se dressait sur notre chemin et ensevelissions nos doutes sous le poids de nos propres actes.

Puis il vint à nous, un chaman des païens. Il était vieux, mais ses yeux brillaient d’un éclat que nous ne pouvions interpréter. À notre étonnement, il parlait notre langue et, d’une voix ferme, il nous avertit.

« Vous êtes des intrus, dit-il, et vos âmes sont déjà perdues, mais vos corps suivront. »

Nous nous moquâmes de lui, le traitâmes de sauvage mégalomane, d’être insignifiant qui ne nous inspirait aucune crainte. Notre chef ordonna qu’on le tue, et nous le fîmes. Mais dans son dernier souffle, il prononça des paroles qui tranchèrent l’air comme une lame, et bien que nous ne les comprenions pas, nous en ressentîmes la puissance. C’était une malédiction.

Lorsque la nuit tomba, nous dressâmes notre camp. Les étendards sacrés furent plantés, comme nous le faisions après chaque victoire, et la lueur de nos feux éclairait les clairières. Mais bientôt le vent se mit à souffler, plus fort et plus étrange que jamais. Ce n’était pas un vent ordinaire — c’était le souffle d’une tempête magique. L’air était lourd et palpitait comme s’il était fouetté par des forces invisibles. Nous savions que quelque chose d’antinaturel se produisait, mais aucun de nous n’osa le dire à voix haute.

Puis vinrent les premiers signes du malheur. Nos esclaves indigènes, que nous avions liés par la terreur et la peur et qui nous avaient jadis servis avec loyauté, s’enfuirent dans la jungle. Leurs entraves, leurs chaînes — tout sembla soudain perdre son sens, comme si une main invisible les avait libérés. Ils se glissèrent dans l’obscurité, et bientôt nous n’entendîmes plus que le murmure de la forêt, qui sonnait comme une moquerie.

Et alors ils arrivèrent. Des créatures, invoquées des sombres abîmes de nos propres âmes, apparurent à la lueur des feux de camp. Des chimères sans forme terrestre, et pourtant terriblement familières. Je vis des êtres que je n’avais jamais rencontrés ailleurs, et pourtant je savais qu’ils avaient toujours sommeillé en moi. Ils ressemblaient à des hommes, mais d’une stature monstrueuse, aux corps musculeux, presque abyssaux, aux yeux flamboyant de sauvagerie et aux dents étincelant comme des poignards.

Ces êtres n’étaient pas des ennemis venus de l’extérieur — c’étaient nous. Les facettes obscures de nos âmes, qui avaient sommeillé dans nos cœurs, étaient désormais libérées, matérialisées par la puissance de la malédiction. Leur arrivée était la réponse à nos actes, et leurs regards nous transperçaient d’une vérité inéluctable : les véritables monstres n’étaient pas les païens, mais nous-mêmes.

Les ennemis qui se dressaient devant nous étaient sauvages et cruels. Ils n’étaient pas seulement des adversaires — ils étaient des reflets de nous-mêmes, déformés par la lentille de nos actes et de nos pensées les plus sombres. Leurs yeux brûlaient d’une haine indomptable qui nous arrachait l’illusion d’être des conquérants légitimes. Leurs mouvements étaient bestiaux, leurs attaques implacables, et leurs voix — un écho abominable de nos propres cris — résonnaient à travers la jungle.

Dans leur sauvagerie et leur fureur, ils détruisirent tout, ne laissant rien derrière eux, pas même pour eux-mêmes. C’était une destruction qui ne connaissait aucune raison, née seulement de la force brute d’une colère existant au-delà de la vengeance ou du pardon. Nos étendards sacrés, jadis symboles de notre protection divine, furent mis en pièces comme s’ils n’avaient jamais eu de signification. Nos armes supérieures, qui nous avaient souvent assuré la victoire en d’autres terres, semblaient impuissantes face à ces ennemis qui ne connaissaient ni la peur ni la pitié.

Notre expérience militaire était sans valeur. Stratégies, tactiques, discipline — tout se dissolvait lorsque les chimères nous encerclaient. Elles se jetèrent sur nous avec une brutalité que nous avions nous-mêmes souvent manifestée, ne laissant derrière elles qu’un carnage. Nous, les fiers conquistadors qui avions cherché la gloire et la richesse en terres étrangères, étions désormais victimes d’une obscurité que nous avions nous-mêmes déchaînée. Nos forces furent englouties par un cauchemar de peur.

Ainsi nous prîmes la fuite, nous qui fûmes jadis l’armada invincible du Christ. Nous ne courions pas par courage, mais par pure panique, comme un troupeau de moutons fuyant le boucher. Nos pas étaient désordonnés, nos cris ceux d’une foule désespérée qui avait perdu tout espoir. La jungle, autrefois simple décor de notre mission, devint notre ennemie. Chaque ombre se changeait en menace, chaque bruit en présage de mort.

Les créatures cauchemardesques nous pourchassaient sans relâche. Elles ne nous laissaient aucun répit, aucune cachette, aucune chance de rédemption. Ce n’était pas seulement une chasse à nos corps, mais à nos âmes. Chacun de nous qui tombait le faisait non seulement sous les dents ou les griffes des chimères, mais sous le poids de la révélation que les véritables monstres ne venaient pas de cette terre, mais de nous-mêmes.

L’obscurité qui s’abattit sur nous était plus qu’une simple malédiction. Elle était une punition, un reflet de notre propre nature, et nous fuyions non seulement les créatures, mais aussi l’effroyable savoir qui désormais nous poursuivait. Nous nous enfonçâmes dans la jungle, mais au plus profond de nos cœurs, nous savions qu’il n’y avait aucune échappatoire.

Dans nos derniers jours, alors que nous étions encerclés par les ténèbres et engagés dans des combats désespérés, il ne nous resta plus qu’une seule force : la peur. Elle pénétrait chaque fibre de notre être, dévorait notre esprit et étouffait la moindre étincelle d’espoir. Notre foi fanatique, qui nous avait portés, notre ardent désir d’or, notre soif sanglante de tuer — tout cela se révéla n’être qu’une façade. Rien de tout cela ne subsistait dans les profondeurs obscures où nous avions été précipités.

Les créatures, engendrées par notre culpabilité et notre peur, nous poursuivaient sans pitié. L’un après l’autre, nous tombions sous leurs coups, et chaque cri, chaque hurlement strident emportait avec lui un fragment de notre humanité, perdu à jamais. Finalement, nous ne fûmes plus qu’une poignée, un groupe de survivants en haillons fuyant à travers l’infinie forêt tropicale. La pluie tombait à verse comme les larmes de la terre elle-même, et la jungle devenait une bête vivante qui cherchait à nous engloutir.

Mais même le chemin sans fin connaît une fin. J’étais le dernier. Le seul survivant, marqué par la peur, la folie et le poids des actes qui m’avaient conduit dans ces ténèbres. Au milieu des ombres éternelles, je tombai à genoux, le corps brisé, l’âme consumée. J’implorai la miséricorde de Dieu, cherchant dans le vide un signe, une rédemption, un pardon.

Mais, au plus profond de mon cœur, je le savais : j’avais perdu tout droit à la miséricorde. Les meurtres, les pillages, les souffrances que j’avais infligées aux autres étaient trop lourds, trop profondément gravés dans mon âme pour pouvoir être effacés. Et, comme toujours, le Seigneur demeurait silencieux dans son palais céleste, inaccessible, lointain.

Puis vint mon heure. Les créatures, engendrées par ma propre peur, m’atteignirent à leur tour. Elles n’avaient besoin ni d’armes ni de paroles — leur simple présence déchira les derniers lambeaux de mon être. Ce n’était pas la mort que je craignais, mais la vérité qu’elles me révélèrent : j’étais mon propre destructeur.

Mais cela ne devait pas être la fin. Ma souffrance n’était pas terminée, mon cauchemar ne prenait pas fin. Car dans les ombres les plus profondes de Xibalba, le royaume de la peur, cette horreur se répète pour moi à travers toute l’éternité. Encore et encore, je revis la fuite, la traque, la mort. Mon âme demeure prisonnière, écho éternel de la culpabilité qui résonne dans les ténèbres.

Et ainsi j’erre, esprit sans paix, ombre de l’humanité, à travers ces ténèbres sans fin.

© 2026 Q.A.Juyub alias Aldhar Ibn Beju

All rights belong to its author. It was published on e-Stories.org by demand of Qayid Aljaysh Juyub.
Published on e-Stories.org on 02/24/2026.

 
 

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